La Fille de personne

Cécile Ladjali

Actes Sud

  • par (Libraire)
    14 mai 2020

    Luce Notte, étudiante berlinoise dont la thèse est consacrée aux bibliothèques incendiées, côtoie Franz Kafka en 1912 à Prague alors qu’elle est employée dans la demeure familiale. En 1951, alors devenue libraire, elle fait la connaissance de Sadegh Hedayat, auteur iranien en exil. Entre ces deux lieux et périodes, elle n’a eu de cesse de chercher en vain son père qui l’a abandonnée à sa naissance. Marquée par ces deux figures masculines, aux destins contrariés et tourmentées par les affres de la création littéraire, elle se construit sans père. Elle est tour à tour confidente, inspiratrice et amante spirituelle pour ces écrivains qui ont en commun un réel talent et sens du désespoir. Luce Notte, lectrice passionnée, qui vit par et dans les livres, met toute son énergie à sauver autant ces artistes que leurs œuvres. Elle est celle par qui la transmission s’effectue, comme si l’absence de père l’autorise à jouer ce rôle de muse. Parsemé d’histoires d’autodafés, ce roman est dense, riche et profond en abordant de nombreux thèmes : l’écriture, l’inventivité à l’épreuve du réel, la création et l’isolement, l’omniprésence ou l’absence de figure paternelle. Le style incisif, énergique et lyrique nous entraîne à la fois dans les souffrances et les bonheurs de la création littéraire et dans une quête des origines et la construction d’une personnalité. Un moment de lecture précieux !


  • Début Mars, je me suis empressée d’emporter le dernier roman de Cécile Ladjali. J’aime la dualité de ses personnages notamment Benedict, son précédent roman où la figure androgyne dit les choses a minima, dans une écriture blanche et silencieuse.
    On retrouve cette hybridité du personnage dans La Fille de personne, sous les traits de Luce Notte, à la fois lumineuse femme thésarde, et sombre silhouette qui poursuit l’ombre de son père, parti de l’appartement berlinois, emportant avec lui tous les livres. Cette jeune femme n’a de cesse depuis la promesse faite à sa mère de retrouver son père.
    «Ma perfection, je la tiens de mon père. Tout ce que je hais en moi vient de ma mère. Je reconnais qu’il est beaucoup plus facile de le penser idéal - lui - puisque rien ne pourra jamais venir contredire le mythe que l’absence a forgé.»

    La narration admet des filiations spirituelles plus fortes que le sang. Luce naît au monde littéraire comme fille au pair, l’été 1912, à Prague, dans la famille de Franz Kafka. Elle l’écoute parler de l’aversion pour son père. Avril 1951, devenue libraire, elle croise le chemin de Sadegh Hedayat. A la faveur des mots de ces deux hommes, Luce baigne dans la melas, la mélancolie propre aux écrivains. Elle tente de placer les mots dans la lumière du sens. Elle transforme la nuit en lumière grâce au pouvoir de résilience des mots. La grâce du texte se situe dans la couture des deux figures obsédantes où l’autrice réconcilie les doubles. Chacun des personnages se libère du vertige grâce à l’écriture, véritable planche de salut. Luce, muse de l’un et l’autre, est fascinée par les génies littéraires. Elle assiste à l’extase de l’écriture achevée la nuit de Novembre 1912 du manuscrit Le Verdict. Luce lit mais elle ressent une profonde aversion pour ce qu’elle est, témoin impuissante du vertige des auteurs, c’est un être de la faim et de la perfection. Ce roman est un subtil hommage à la lecture et à la transmission. La compréhension du texte est un jeu où s’entrecroisent les époques, les rencontres et les fantômes. Luce est consciente de ce que coûte l’écriture avec autant de tristesse. Il faut parfois descendre dans les enfers. La haine de soi l’amène jusqu’à la grandeur caractérisée par le désir, ce feu ardent. Un champ lexical en filigrane traduit le désir de détruire leurs œuvres par le feu. Tout reste inachevé et inaccompli. Œuvre au noir. Le roman de Cécile Ladjali permet de concilier l’inconciliable. Les manuscrits et les bibliothèques en feu l’obsèdent. La synesthésie de l’écriture est très puissante à chaque mouvement ascensionnel des phrases, les mots restent en apesanteur après la chute de chaque personnage. L’écriture est conséquente d’une grande perte, celle du père ou de la fratrie d’écrivains.

    « Il se saisit de l’étole fleurie et la jette sur le matelas pour le couvrir. Du plat de la paume, il en lisse les plis. Il ordonne le désordre de sa nuit. Il formule avec une incroyable lucidité ce que moi-même je ne suis jamais parvenue à me dire clairement. Je suis soulagée d’entendre quelqu’un énoncer ce qui constitue l’énigme de toute ma vie. Celle décidée par ma mère sur son lit d’agonie et avec laquelle j’ai dû faire, bon an, mal an. - Je crois aux familles d’écrivains, poursuit-il. Je crois aux fratries d’auteurs, aux généalogies d’artistes. Des affaires de consanguinité. C’est très étrange vous savez, Luce. Et ceux qui établissent les liens entre les écrivains sont les lecteurs. Vous n’êtes pas venue à nous de façon fortuite. Il fallait que vous nous réunissiez. C’est vous qui écrivez l’histoire. Notre histoire en clair-obscur. »

    La puissance du rêve l’emporte pour cette jeune femme, en quête d’un père « de celui que l’on se cherche ou que l’on s’invente. »

    J’ai une profonde affection pour ce texte d’une grande beauté, à la construction exigeante.


  • par (Libraire)
    4 avril 2020

    Ode à la lecture

    Luce Notte ne possède de son père qu’une photo déchirée. Sa mère, à sa mort, l’a suppliée de retrouver cet homme qui l’a abandonnée dès ses premiers jours. Elle ne cessera de chercher l’image paternelle.
    En 1912, Luce, étudiante en littérature, se rend à Prague pour mener sa thèse sur la destruction des livres par le feu avec l’espoir brûlant d’y trouver les traces de son père. Pour payer ses études, elle se fait embaucher pour quelques mois au titre de bonne par la famille Kafka. Luce devient la confidente du jeune Franz, docteur en droit qui voue une aversion totale au poste de stagiaire qu’il occupe dans une compagnie d’assurance. En secret de son père autoritaire, il n’a qu’une idée, écrire.
    Quarante ans plus tard, Luce est devenue libraire à Paris, toujours en quête du fantôme paternel. Ses pas croisent ceux de Sadegh Hedayat, écrivain iranien en exil. Complice de sa solitude, Luce trouvera en Sadegh une filiation spirituelle qui comblera peut-être l’absence du père, une présence apaisante comme celle de Franz dans sa jeunesse à Prague.
    Un roman d’une plume exigeante et sophistiquée qui allie la quête des origines et celle de la création. Une ode à la lecture.


  • par (Libraire)
    21 mars 2020

    Conseillé par Marie-Laure

    Quel est le point commun entre Franz Kafka et Sadegh Hedayat ? Luce Notte : fille de personne, amoureuse de la littérature et fascinée par les incendies qui ont détruit les grandes bibliothèques.

    Lorsque l’on connaît l’œuvre et le parcours de Cécile Ladjali, on sait la force qu’elle attribut à la lecture, à l’écriture et surtout à la transmission. La quête des origines est également très importante pour elle. Son nouveau livre est bel et bien une fiction mais il est évident qu’il est une œuvre très personnelle. Luce Notte, « la fille de personne » a promis à sa mère de retrouver la trace de son père. Etudiante à Berlin, elle consacre sa thèse aux bibliothèques qui ont vu leurs trésors disparaître dans un incendie. Ses recherches vont la conduire à Prague en 1912, où elle sera embauchée comme fille au pair chez les Kafka. Franz n’a encore rien publié. Il est tiraillé entre son père tyrannique, son travail dans les assurances et son désir d’écriture. Selon Luce, elle a contribué à l’œuvre de l’écrivain. Elle quittera Prague en volant un carnet de Franz Kafka. Quarante ans plus tard, Luce tient une librairie à Paris. C’est là qu’elle rencontrera l’écrivain iranien, Sadegh Hedayat, à qui l’on doit entre autres La chouette aveugle (éditions Corti). Hedayat, comme Kafka qu’il admire, se voue entièrement à l’écriture, au point qu’il se coupe de la réalité, au point qu’il devient fou. L’exil auquel il est soumis ajoute à sa douleur. C’est d’ailleurs peut-être sur ce point que Luce et lui se retrouvent. Cécile Ladjali rend hommage à la création littéraire mais dresse aussi le portrait de deux écrivains dévorés par leurs obsessions littéraires, jusqu’à vouloir détruire ce qu’il en résulte. Kafka souhaitait qu’on brûle ses textes et Hedayat a lui-même jeté au feu certains de ses écrits. Qui est Luce Notte ? Une amie ? Une muse ? Une fille de personne ? Et si elle était l’œuvre de ces deux génies ?
    Article rédigé pour Page des Libraires


  • par (Libraire)
    17 mars 2020

    Lettre au père...
    Luce Notte, l'héroïne de ce roman, est hantée par l'absence de son père. Fascinée par les bibliothèques, la voici, inspiratrice, muse, confidente, de deux écrivains de son temps, Kafka et Sadegh Hedayat, de Prague à Paris...
    Un magnifique roman, ode à la littérature, avec en son centre, un mot des plus importants : la transmission...