Le prix du pardon
EAN13
9782841299355
ISBN
978-2-84129-935-5
Éditeur
Edicef Revues
Date de publication
Collection
EDICEF LITTERAT
Poids
85 g
Langue
français
Fiches UNIMARC
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Le prix du pardon

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1. Le brouillard?>Jamais nous n'aurions pu, moi, écrire ce livre, vous, en prendre connaissance, sans le précieux concours de ces braves soldats de la craie qui mènent un combat sans fin contre l'ignorance et l'obscurantisme.A ces infatigables ouvriers et bâtisseurs de la pensée, auxquels je m'honore d'appartenir, affectueusement,je dédie ce livre.
Jamais encore, de mémoire de pêcheur, ne s'était produit, sur cette partie de la côte, un brouillard aussi épais et tenace que celui qui, depuis plusieurs jours déjà, couvrait toute l'étendue de la baie. Les embarcations, sagement alignées le long de la grève, la proue pointée vers l'océan invisible, attendaient un ciel plus clément pour reprendre la mer. Celle-ci, entièrement voilée par une brume laiteuse et compacte, ne manifestait plus sa présence éternelle à l'homme que par le grondement sourd et continuel du ressac. Le phénomène, par sa durée et son ampleur, ne laissait pas de préoccuper plus d'un brave habitant dela côte et -les conversations à ce sujet allaient bon train, tandis que l'inquiétude, peu à peu, s'installait dans les esprits.Les vieux pêcheurs, ces vétérans de la mer qui, au cours d'une existence sévère, avaient bravé tant d'aventures et survécu à maintes épreuves pénibles, parfois périlleuses, ne sachant que dire, s'enfermaient dans un mutisme anxieux et, entre eux, s'interrogeaient du regard. Les jeunes, autour des anciens, s'étaient rassemblés et, à qui mieux mieux, risquaient des explications aussi saugrenues que fantaisistes, tenant en éveil les esprits saturés d'anecdotes étranges où le surnaturel l'emportait largement sur toutes autres considérations. Les plus téméraires dans leur jugement, ceux dont l'imagination prolixe et vagabonde n'était jamais à court d'idées, fouillaient sans cesse dans les ressources prodigieuses de leur mémoire, glanant çà et là des faits présentant quelque analogie avec l'événement du jour et avançaient hardiment des éclaircissements aussi divers que contradictoires et fantastiques. Mais invariablement la même question revenait toujours sur les lèvres, accueillant tous les propos et discours : « – Qu'en pense Baye Sogui? »Depuis plus d'un demi-siècle environ, l'honorable octogénaire qui répondait à ce nom, jouissait d'un ascendant incontestable et incontesté sur toutes ces âmes simples peuplant les hameaux disséminés le long du littoral et tirant l'essentiel de leur subsistance des produits de la mer. Son âge autant que sonexpérience et surtout ses connaissances occultes, legs de toute une lignée d'ancêtres qui auraient avec le grand maître des eaux conclu un certain pacte, l'avaient ostensiblement hissé à la tête de la collectivité, laquelle témoignait à son égard les plus grands signes de respect et de reconnaissance. La crainte aussi n'était pas étrangère à toutes ces marques de sollicitude dont le vieux sage faisait l'objet au sein de ce rude peuple de travailleurs de la mer. Sans que personne puisse évoquer le moindre fait patent pouvant confirmer ce que tout un chacun répétait de lui, il savait, répandait-on dans l'entourage, remettre à leur place ceux qui osaient aller à l'encontre de ses opinions ou même émettre le plus petit doute à leur sujet. Nul ne lui connaissait d'ennemi dans le village et ceux qui, pour leur malheur, s'avisaient d'arborer un comportement quelque peu antipathique ou irrévérencieux à son égard, ne vivaient jamais assez longtemps pour se les raconter. Personne, dans ces conditions, n'avait jusqu'ici osé défier ou contrarier le vieil homme. On n'en racontait pas moins les histoires les plus extravagantes sur ses démêlés avec certains individus de sa génération dont la plupart n'étaient déjà plus de ce monde. Ainsi le grand-oncle d'un tel ne parvenait plus à remonter dans sa barque le moindre petit poisson, lui ayant dans le temps refusé du tabac ou disputé les bonnes grâces d'une jolie demoiselle. Tel autre, pour avoir tourné le dos sur son passage afin d'éviter de lui serrer la main, s'était vu condamné à ne plus pouvoir rejoindre le large,son embarcation prenant abondamment eau dès qu'elle s'éloignait de quelques brasses du rivage.D'autres anecdotes du même genre alimentaient parfois les conversations, rappelant à la communauté et surtout aux jeunes gens dont l'esprit contestataire s'accommodait fort mal de tous ces mystères, le respect qu'ils devaient tous au vieux bonhomme de Baye Sogui.Celui-ci d'ailleurs, cloué au lit depuis plusieurs semaines par un mal inconnu qui ne laissait aucun doute sur sa fin prochaine, ne pouvait intervenir directement pour conjurer le danger. Il avait recours, pour ce faire, aux bons soins de son fils cadet Mbagnick, l'unique enfant mâle de sa nombreuse progéniture, un garçon à peine sorti de l'adolescence et dont il venait tout juste d'entreprendre l'initiation aux secrets des Dieux. Mais l'héritier présomptif ne manifestait que bien peu d'intérêt pour toutes ces choses complexes et mystérieuses qu'il considérait du reste comme un bagage encombrant et inutile qui l'éloignerait à coup sûr de ces douces inclinations mondaines auxquelles il avait prématurément pris goût. Et le joyeux luron, qui adorait pourtant son père, souffrait de le voir s'affliger du mépris et de la répulsion que lui, son unique fils bien-aimé et son continuateur désigné, affichait à l'égard de cette science, jadis apanage de ses ancêtres et qui, de père en fils, à travers les âges s'était toujours transmise sans heurt. Le vénérable vieillard, que la maladie rongeait chaque jour davantage, sentait approcher l'issue fatale. Iln'en conservait pas moins tout son calme et toute sa lucidité. Espoir de la communauté, il avait, au cours de sa longue existence, toujours prêté une oreille attentive à leurs doléances et généreusement offert ses services. L'efficacité de sa science, disait-on, était à ce prix. Mais la réalité était tout autre. La richesse et les biens matériels que celle-ci pouvait procurer à l'individu n'avaient jamais pu exercer leurs attraits sur sa personne.Sa plus grande joie, aimait-il à dire entre deux bouffées de sa vieille pipe de terre cuite qui ne le quittait jamais, était de répandre le bonheur autour de lui. Maintenant que celui-ci semblait céder sa place à la calamité et que la sécurité et la tranquillité de la collectivité étaient menacées, il se devait d'intervenir avec tout le poids de sa science, fût-il malade et impotent. Mais vainement avait-il consulté les esprits et ordonné des sacrifices et des cérémonies incantatoires; le brouillard était toujours là, aussi réel que désagréable. On eût dit que toute la masse liquide de l'océan, par un phénomène inconnu, s'était transformée en vapeur d'eau, assiégeant les couches atmosphériques d'un nuage compact d'une blancheur immaculée. Dans ces âmes simples demeurées profondément superstitieuses, l'inquiétude, grandissant au rythme des échecs répétés, s'était transformée en une peur morbide acculant parfois certains esprits trop faibles à des sorties regrettables. Les femmes surtout, sur la plage journellement envahie par un monde fou, venaient dans un accoutrement bizarre, selivrer à des scènes de lamentations et de danses macabres ponctuées de cris hystériques qui s'élevaient très fort, dominant le rythme sourd et nostalgique des tam-tams sacrés. Mais le grand génie des eaux était resté sourd à leurs appels comme à celui du vieil homme à présent moribond.Un matin, ce dernier s'éteignit dans la consternation générale et la désolation. Il fut, selon son vœu, enseveli à quelques pas de la falaise, au pied d'un binténier séculaire qui avait miraculeusement poussé sur le rocher. Le lendemain de l'inhumation, les charognards désertèrent le feuillage touffu et ombrageux du bel arbre et le troisième jour, ses feuilles vertes en toutes saisons jaunirent subitement et tombèrent en masse, jonchant le sol autour de la tombe.Ses branches nues, tendues vers le ciel comme autant de bras, semblaient implorer la pitié divine pour ce peuple malheureux. L'événement accrut la peur, et l'entourage affolé se mit ouvertement à accuser le jeune Mbagnick d'avoir, par maladresse et surtout par insouciance, transgressé les instructions paternelles et offensé les maît...
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